Le blog' de Gautier

Soyez les bienvenus sur le blog de Gautier Mornas, "le journal d'une âme" d'un jeune prêtre catholique presque comme les autres !

23 janvier 2007

L'Immeuble Yacoubian

L'immeuble Yacoubian est une belle maison du Caire, construite dans les années 30 par un architecte italien ; elle se trouvait alors dans un quartier résidentiel et offrait ses appartements aux riches bourgeois et aux dignitaires du régime. Et puis Le Caire est devenu une énorme ville, Nasser est arrivé au pouvoir, tout a changé. Il ne reste aujourd'hui dans cet immeuble que quelques vestiges des gloires passées : un vieux pacha, fils d'un ministre d'autrefois, et sa sœur hystérique, un directeur de journal, produit de l'ancienne intelligentsia occidentalisée, et puis toutes sortes de gens dont beaucoup se sont installés misérablement sur les toits.

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L'immeuble résume l'Égypte.

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L’œuvre suit les destins de plusieurs habitants de la maison : le pacha et ses conquêtes féminines, le journaliste et ses conquêtes masculines, l'homme d'affaire machiavélique sous des dehors de musulman religieux, les travailleurs coptes dont la foi chrétienne s'accommode de pas mal de compromissions, les misérables exclus de tout. Tous ces personnages font comprendre quelque chose de l'Égypte et des pays en voie d'expansion : la coexistence du passé et du présent, des citadins et des déracinés venus de la campagne, des sociétés traditionnelles et du capitalisme européen, américain, japonais etc. On y aborde les sujets qui fâchent : comment un jeune homme plein d'avenir mais pauvre devient frère musulman ; comment une corruption cynique soude des hommes politiques et des affairistes ; comment les femmes sont obligées de devenir "putes ou soumises"…

C'est drôle, c'est émouvant, c'est horrible (des pages de torture policière, d'entraînement au jihad). Il y a un fond de naïveté, finalement sympathique, dans l'intention pédagogique parfois un peu soulignée (on veut expliquer des choses de société). Mais c'est vraiment une œuvre d'art qui ne propose pas de thèses pour changer le monde, mais montre et en montrant démontre. Tout finit dans une noce, improbable, qui tente d'unir l'ancien et le nouveau, de donner une sorte d'accomplissement à un monde en mille morceaux. Il faut lire L'Immeuble Yacoubian.

Fraternellement,

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L'Immeuble Yacoubian, d’Alaa El Aswany, traduit de l'arabe par Gilles Gauthier, Actes Sud, 336 p., 22,50 €

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07 novembre 2006

Petit christianisme de tradition, de Robert Scholtus

alg_rie__84_001Le Supérieur du Séminaire des Carmes et par ailleurs professeur de théologie, le P. Robert Scholtus (photo), vient de publier son dernier ouvrage, « Petit christianisme de tradition », un livre qui se présente comme le deuxième volet de « Petit christianisme d’insolence », paru en 2004. Alors que l’auteur y interrogeait le christianisme à partir de quelques grandes questions de la modernité, il interroge ici le monde moderne à partir des grandes questions chrétiennes.

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Pour sortir des oppositions, il allie style alerte et humour, jouant avec les paradoxes dans l’ouverture à la littérature et à la pensée contemporaine.

Présentation par l'auteur :

« On l’aura compris, je ne chercherai pas dans ces pages à opposer l’une à l’autre, tradition et modernité, considérant que ce conflit appartient lui-même à la tradition. Je ne choisirai pas, pour parler comme Benoît XVI, entre une herméneutique de la continuité et une herméneutique de la rupture, car l’une et l’autre sont constitutives du processus de transmission de la tradition. Peut-être même réussirai-je à faire comprendre aux esprits soupçonneux de la déjà vieille modernité que, si j’en appelle à la tradition, c’est pour mieux justifier, contre ceux qui s’en font les parangons, la belle insolence du christianisme qui n’a d’autre tradition que l’éternelle nouveauté du Christ. »

222747620Petit christianisme de tradition, de Robert Scholtus, Bayard - coll. "Christus", 2006, 144 pages, 15,90 €.

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06 novembre 2006

"Nous autres, gens des rues" de Madeleine Delbrêl

M2975_2EatEgtuEUNpTpAQMadeleine Delbrêl est pour moi une figure attachante de l'Eglise. Née en Périgord, à quelques kilomètres de chez moi, elle fut et demeure une référence en matière de catholicisme social et son nom reste pour beaucoup lié à celui de Jacques Loew.

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Je ne résiste pas à vous partager ce court passage de "Nous autres, gens des rues", un livre qui a marqué plus d'une génération de chrétiens.

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« Il y a des lieux où souffle l’Esprit mais il y a un Esprit qui souffle en tous lieux.

Il y a des gens que Dieu prend et met à part.

Il y en a d’autres qu’il laisse dans la masse, qu’il ne « retire pas du monde ».

Ce sont ces gens qui font un travail ordinaire, qui ont un foyer ordinaire ou sont des célibataires ordinaires. Des gens qui ont des maladies ordinaires, des deuils ordinaires. Des gens qui ont une maison ordinaire, des vêtements ordinaires. Ce sont des gens de la vie ordinaire. Des gens que l’on rencontre dans n’importe quelle rue.

Ils aiment leur porte qui s’ouvre sur la rue, comme leurs frères invisibles au monde aiment la porte qui s’est refermée définitivement devant eux.

Nous autres, gens des rues, croyons de toutes nos forces que cette rue, que ce monde où Dieu nous a mis est pour nous le lieu de notre sainteté.

Nous croyons que rien de nécessaire ne nous y manque, car si ce nécessaire nous manquait, Dieu nous l’aurait déjà donné. »

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phrase

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Retrouvez Madeleine Delbrêl sur www.madeleine-delbrel.net

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27 octobre 2006

Carnet de lectures... "La Beauté pour sacerdoce" de Dominique Ponnau

dponnau" Dans la beauté, dans ce que j’appelle la beauté, celle d’un cerisier en fleurs dans le soleil de l’aurore, celle de la mer en son couchant, celle de Notre-Dame de Chartres, celle de la Messe en si mineur de Bach, je ne puis m’empêcher d’entendre, de laisser retentir en moi le murmure tremblant, l’invitation discrète, hésitante, toute en flux et en reflux, toujours reviviscente, à pressentir en ces voix merveilleuses de la nature et de l’art l’écho d’une autre voix, chantant silencieusement en moi le chant inouï, celui d’un mystérieux ineffable dont il se pourrait que, fût-il imprononçable, il ait un Nom."

Passage tiré de " La Beauté pour sacerdoce" de Dominique Ponnau, aux éditions des Presses de la Renaissance, p. 73-74.

L’ouvrage est le témoignage de foi d’un homme épris d’art qui fut membre des Cabinets de Ed. Michelet et G. Duhamel, au ministère de la Culture, sous la présidence de Georges Pompidou, puis ensuite directeur de l’École du Louvre.

A lire de toute urgence !

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21 octobre 2006

Jésus lave plus blanc !

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Tout est parti d’une interview. C’était le 2 octobre 1997. Mgr Vecchi, évêque auxiliaire de Bologne, répond à la question « L'Eglise a-t-elle pris des leçons de marketing ? » par une réplique désormais célèbre : « Vous plaisantez ! L'Eglise pourrait donner des leçons en la matière... Le marketing ? C'est Jésus qui l'a forgé il y a deux mille ans. » Il n’en fallait pas plus pour que l’idée de ce livre naisse dans l’esprit de Bruno Ballardini, universitaire romain et publicitaire renommé en Italie. Sa thèse est simple : l’Eglise a inventé le marketing. Et il s’applique donc, consciencieusement, à calquer systématiquement les notions contemporaines de marketing sur son analyse des « stratégies » utilisées par l’Eglise depuis ses origines. Pièce maîtresse de son jeu : un certain Paul de Tarse, initiateur des meilleures techniques de commercialisation. L’idée est séduisante, parce que drôle.

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Il faut reconnaître à l’auteur l’effort important de documentation qu’il a su produire. Chaque chapitre est en effet abondamment pourvu en références tirées des principaux textes du Magistère, tant en matière de liturgie que d’ecclésiologie. Mais disons-le tout net, le produit n’est pas à la hauteur de la publicité. La déception du lecteur-consommateur est aussi grande que son intérêt était éveillé par la couverture joyeusement impertinente.

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On peut sourire au début - notamment lorsqu’il évoque les conciles comme des « réunions du staff de management » ou lorsqu’il compare les reliquaires des églises aux vitrines des Hard Rock cafés contenant des objets ayant appartenus à des stars - mais on se lasse vite, particulièrement lorsqu’il transfert le fonctionnement d’un supermarché sur celui d’une église : le chemin de Croix est une « animation sur le lieu de vente » (sic), les autels secondaires et leurs statuts de saints deviennent des « rayons » (re-sic) et les troncs des églises ne sont ni plus ni moins que les « caisses » (re-re-sic). Plus on avance dans la lecture de l’ouvrage, plus celle-ci devient fastidieuse avec une profusion de ce vocabulaire propre au marketing que seuls les vendeurs de voitures maîtrisent. Certains passages - rares - sont drôles, d’autres - nombreux - sont finalement barbants.

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En refermant ce livre, une seule question demeure : l’auteur saurait-il s’appliquer à lui-même cette règle élémentaire du marketing que l’on résume en « satisfait ou remboursé » ?

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  • Jésus lave plus blanc. Ou comment l’Eglise catholique a inventé le marketing (Gesù lava più bianco), de Bruno Ballardini, préface de Jérôme Prieur, traduit de l’italien par Jean-Luc Defromont, Ed. Liana Lévi, Paris, 2006, 204 p., 16 €.

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10 octobre 2006

Vivre sa solitude

Bien chers Amis,

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Voilà un bon moment que je souhaitais vous partager un livre admirable, lu il y a quelques années maintenant : "Vivre sa solitude", par le P. Laurent Camiade.

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Avant de vous le communiquer et pour éviter une présentation par trop classique, j’attendais de son auteur l’autorisation de reproduire une interview publiée dans un magasine à la sortie du livre, qui, à mon sens, retranscrit très bien l’esprit de l’œuvre. L'autorisation acquise, je vous livre le tout.

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Je vous souhaite, de tout cœur, de découvrir ce livre.

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Fraternellement,

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Entretien réalisé par Sylvain Sismondi pour Paris Notre-Dame n°1043

Pourquoi la solitude est-elle une souffrance pour l'homme ?

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L'expérience commune, beaucoup de philosophes et la tradition judéo-chrétienne s'accordent pour reconnaître que l'homme n'est pas fait pour vivre seul, mais pour entrer en relation. Nombreux sont ceux qui reconnaissent, y compris dans notre société multiculturelle, que l'homme est fait pour aimer et être aimé. Dans la solitude, il y a donc, en tout premier lieu, un manque, une sorte de vide, d'inaccomplissement. La solitude ne suffit pas à l'homme. Elle ne le comble pas. « Il n'est pas bon que l'homme soit seul » (Gn 2,18).

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Comment peut-on vivre la solitude lorsqu'on est chrétien ?

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La première tentation devant la solitude est de la fuir, de se divertir ou de se plonger dans une relation fusionnelle avec un groupe, ou encore de se précipiter dans les bras de n'importe qui pour faire taire en soi le cri du vide. Mais l'espace creusé en nous par la solitude peut être une chance pour crier vers Dieu, pour réaliser qu'Il nous aime, qu'Il peut et veut nous combler. Pour un chrétien, vivre sa solitude, c'est regarder attentivement (« contempler », si vous préférez) la manière dont Jésus vit sa solitude, que ce soit au désert des tentations, sur les lieux isolés où il se retire souvent pour prier ou lorsque ses auditeurs ne le comprennent pas, ou enfin à l'agonie et sur la croix. On voit, alors, que chaque fois qu'il est seul, Jésus dit « Père ». Il invoque son Père, il parle de Lui, il se réfère à Lui. La présence du Père à ses côtés est le remède à sa solitude. Sans que cela le préserve de l'angoisse de l'agonie, Jésus jette toujours sa solitude dans les bras du Père. Lorsqu'on est chrétien, on cherche à suivre Jésus, qui nous a proposé une amitié indéfectible et, avec lui, on se tourne vers le Père.

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Dans votre ouvrage « Vivre sa solitude », il semble que liberté et solitude soient indissociables. Pourquoi ?

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Même si Dieu dit d'Adam « il est pas bon qu'il soit seul », Il n'en a pas moins commencé par le créer seul. Et Dieu n'est pas un apprenti sorcier. Quand il crée, il voit que « cela est bon ». Il y a donc une ambivalence de la solitude. Dans un épisode célèbre de l'Ancien Testament, on lit que « Jacob resta seul » (Gn 32,25). Et l'on découvre que cette solitude sera pour lui l'occasion de se battre avec lui-même (ou avec Dieu, ce qui, ici, revient au même) et finalement de se réconcilier avec son frère Ésaü.

Jacob, dans cette situation précise, manifeste la profondeur de l'expression « l'homme est à l'image de Dieu ». Il est seul comme Dieu est le « Seul ». Il est unique, mais cette unicité n'est pas close. Elle est ouverte, pour Dieu qui est aussi Trinité, sur la création. Et pour Jacob qui avait perdu le sens de sa propre unicité en se substituant à son frère Ésaü pour hériter de la bénédiction d'Isaac, sa solitude retrouvée -dans laquelle il est enfin béni pour lui-même (Gn 32,30)- lui donne la liberté de se réconcilier, d'entrer en communion. Ce n'est donc pas une liberté égocentrique qui dirait : « je suis seul donc je fais ce que je veux ». C'est la liberté d'être soi-même, donc un homme (ou une femme) de communion (et non de confusion). C'est la liberté d'aller volontairement vers les autres, de savoir en quoi on a besoin d'eux et comment les aimer généreusement.

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En quoi la solitude est-elle un lieu privilégié de rencontre avec Dieu ?

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On ne rencontre pas Dieu que dans la solitude, mais aussi à travers nos frères et toujours par le Christ, dont l'Église offre une palette de médiations fort riche. Pour autant, prendre conscience profondément de la transcendance de Dieu sera toujours une expérience personnelle. On ne peut comprendre le mystère de Dieu et se pénétrer de la réalité de sa présence que dans une solitude qui nous montre que nous ressemblons à Celui qui est « le Seul ». « Nous avons tout quitté pour te suivre » (Marc 10,22) disent les disciples à Jésus. N'est-ce pas le signe que pour suivre Jésus, il faut quitter, se détacher de bien des contacts, de bien des sécurités, et même de nos affections les plus intimes ? Non pas que les amitiés humaines nuisent à la connaissance de Dieu, mais pour être disciple de Jésus, il faut toujours aller plus loin et plus profond, comme lui. Et il est allé jusqu'à se détacher de sa propre vie (Cf. aussi Marc 10,28-30)

« Quitte ton pays » (Gn 12,1) disait déjà Dieu à Abraham. Si nous avons le cœur plein de toutes nos rencontres et nos activités, quelle place reste-t-il pour Dieu ? Il faut ce creux, cet Exode, pour que notre désir de Dieu ne soit pas étouffé.

Quelques renseignements sur l'auteur :

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Jegueris3Prêtre du diocèse d'Agen, le P. Laurent Camiade y est responsable du Service des vocations et exerce son ministère notamment auprès des jeunes. En plus d'un service paroissial général, il consacre une part de son temps à la réflexion philosophique et théologique, ainsi qu'à la formation des laïcs. Après des études scientifiques, il a obtenu une maîtrise de philosophie et un doctorat en théologie à l'Institut catholique de Toulouse.

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vivre_sa_solitude« Vivre sa solitude », Laurent Camiade, Ed. Parole et Silence, Paris, 2003, 16 €.

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05 octobre 2006

Convers(at)ion... suite et fin

Chers Amis,

Je vous avais promis une suite des extraits de la Lettre à Jacques Maritain (1) par Jean Cocteau. Je ne vous abandonne pas plus longtemps dans l’attente – qui devait être insoutenable, je n’en doute pas – et vous livre la fin de ces passages que j’ai pieusement retranscrits dans mon carnet de lectures.

Fraternellement,

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(1) Jean Cocteau, Lettre à Jacques Maritain, Stock, Paris, 1926.

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Claudel m’écrit : « Comme à pas mal d’entre nous, la période d’acclimatation du nouvel homme peut vous être assez désagréable ». Je lui réponds que j’ai la courte honte de marcher sur la robe de la Sainte Vierge, à chaque pas.

(…)

J’étais à ce point seul, plaqué, désemparé, qu’un de mes amis, un juif, afin de me rejoindre, demanda la grâce de la conversion. (Il fut baptisé dans votre chapelle le 29 août [et il entra en janvier au Séminaire des Carmes.].)

p. 40-41.

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"Jeunes hommes avides, croyez-moi. Il n’existe que deux manières de gagner la partie : jouer cœur ou tricher. Tricher est difficile. Un tricheur pris est battu. La grande race des fripouilles, on ne l’attrape jamais ; ce sont les hommes au pouvoir, les ministres, les peintres, les poètes, les romanciers, les musiciens, les comédiens illustres. Je les admire. Comment admirerais-je une fripouille mise au bagne ? Elle a manqué son coup.

Jouer cœur est simple. Il faut en avoir, voilà tout. Vous vous croyez sans cœur. Vous regardez mal vos cartes. Votre cœur se cache par crainte du ridicule et par obéissance à un vieux code criminel : « Voici venir le temps des assassins. » Montrez votre cœur et vous gagnerez. Voici venir le temps de l’amour."

p. 42-43.

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"L’art d’après l’art ! L’amour d’après l’amour ! C’est ôter le sel des cieux. Croyez-vous que Notre-Seigneur cherche à faire parler de lui ? Il ne demande pas à être recopié. Dieu ne saurait être déifié sans ridicule. Il aime être vécu. Les langues mortes sont mortes. Il faut le traduire dans toutes les langues vivantes et l’aider à se cacher pour faire le bien comme le démon se cache pour faire le mal.

Je regarde la mer, le ciel, les astres, tout ce solide où notre petitesse nous fait voir des espaces illimités. Nous habitons un objet chez Dieu. La merveille est s’il s’occupe du moindre détail d’un des atomes dont le fourmillement compose la matière de cet objet-là.

Mais s’il nous compte, s’il compte nos cheveux, il compte les syllabes des poèmes. Tout est à lui, tout est de lui. Il est l’audace type. Il a essuyé les pires insultes. Il ne demande pas d’art religieux ni d’art catholique. Nous sommes ses poètes, ses peintres, ses photographes, ses musiciens."

p. 47-48.

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"La place où l’extrême droite et l’extrême gauche se touchent reste à prendre. Existe-t-il un programme plus excitant, plus scabreux que suivre le Christianisme au pied de la lettre ?"

p. 58.

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"Notre époque est infestée de dadais à lunettes d’écaille qui fréquentent les coulisses de l’audace, parlent fort et jugent tout. Je les entends déjà dire : « A quoi cette lettre avance-t-elle ? »

Place au merveilleux, jeunes drôles ! C’est une lettre d’amour. Le Coq et l’Arlequin était un livre d’amour. Il naissait de la fatigue de mes oreilles comme cette lettre est née d’une fatigue de mon âme. Il pouvait réussir ou ne pas réussir. Faire la musique dont il parle dépendait des musiciens ; ils l’ont faite. Déniaiser le cœur regarde les poètes. Les soutenir est votre rôle, mon cher Jacques. Je n’ai, moi, que la force de crier : « Rien ne va plus. »"

J.

Villefranche, octobre 1925.

p. 60.

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"L’Eglise qui attire le monde, c’est une bonne farce. J’aime ce sacristain de Villefranche qui me chasse de l’église à six heures, parce qu’on ferme. Il agite ses clefs, il m’interpelle d’un bout à l’autre de la nef, il m’engueule parce que je ne sors pas assez vite. N’oublions pas que Max Jacob chercha six ans un prêtre qui voulût l’entendre. Il est admirable de voir l’Eglise si sûre d’elle, si profondément, dialectiquement construite, si peu soucieuse d’attirer ou de retenir les âmes."

Note 7, p. 64.

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30 septembre 2006

Convers(at)ion...

b24f5f877680071e1147745a5aee0e0cTout semble opposer Jacques Maritain, le fidèle disciple de Saint Thomas d’Aquin religieusement adonné à la vie d’oraison, et Jean Cocteau, le poète de toutes les dérives s’écriant à tue-tête : “ Rien ne va plus ! ”. Et pourtant les deux hommes se rencontrèrent, échangèrent abondamment et restèrent mystérieusement liés malgré toutes les divergences et les malentendus. Evènement spirituel, mondain et littéraire de l’été 1925, la conversion de Jean Cocteau représenta un moment fort de sa relation avec Jacques Maritain. Les deux hommes prolongèrent leur dialogue à ciel ouvert par la publication de deux Lettres, où ils échangèrent leurs points de vue respectifs. La cherchant depuis quelques années, j’ai pu retrouver avec une immense joie cette première Lettre (1) dans la bibliothèque du Séminaire des Carmes et vous en offre quelques premiers passages.

(1) Jean Cocteau, Lettre à Jacques Maritain, Stock, Paris, 1926.

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« Rome, en 1917, aux environs de Pâques.

Après quinze jours du travail de Parade qui ne nous a laissés libres de rien voir, nous nous promenons, Picasso et moi.

PICASSO. – Visitons cette église. (L’église est pleine de fidèles, de candélabres, de musiques et de prière. Impossible de visiter.)

MOI. – Visitons-en une autre. (Même jeu. Longue marche en silence.)

PICASSO. – Nous vivons comme des chiens. »

Prologue, p. 7.

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« J’affirme que c’est l’enfant qui m’a vu en vous. L’enfant a vu l’enfant. Ainsi les enfants se dévorent des yeux d’un bout à l’autre d’une table de grandes personnes. (…) C’est sous le signe de l’enfance que nous nous sommes connus. Il faut que je me le répète pour me juger digne de votre accueil, vous dont on se demande si votre corps n’est pas une formule de politesse, un vêtement jeté vite sur l’âme pour recevoir vos amis. »

p. 13-14.

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« Après ma convalescence à Versailles, sans me tendre la perche, sans l’ombre de prosélytisme, vous m’avez fait partager vos amis et votre entreprise ; vous fondiez une collection chez Plon, un lieu de rencontre pour les écrivains de formation différente, mais de même caste. Un soir nous nous réunîmes plusieurs chez vous pour en parler. Les âmes sont de piteuses organisatrices ; on eût dit des enfants jouant aux grandes personnes.

Vous aviez annoncé la visite possible du Père Charles. Je ne savais rien de lui, sauf qu’il porte la robe du Père de Foucauld et vit dans le désert africain en ermite. Je savais encore qu’il avait rencontré Claudel en débarquant à Marseille (…), qu’il passerait une huitaine de jours à Paris, un ou deux mois dans les Vosges et rejoindrait son poste d’oraison : une petite case au milieu des sables.

La foudre déconcerte. Il lui arrive d’être une boule rouge très légère, d’entrer dans une chambre, de se promener et d’en sortir sans faire de mal.

Jacques, était-ce votre piège ? Guettiez-vous cette minute ? Un cœur entra ; un cœur rouge surmonté d’une croix rouge au milieu d’une forme blanche qui glissait, se penchait, parlait, serrait des mains. Ce cœur m’hypnotisait, me distrayait du visage, décapitait le burnous. Il était le véritable visage de la forme blanche et Charles avait l’air de tenir sa tête sur sa poitrine comme les martyrs. Aussi bien la tête brûlée de soleil semble un reflet du cœur, un mirage dans toute cette lumière d’Afrique. Les pommettes et le menton en dessinent les reliefs et la pointe. Je distingue ensuite un regard mal mis au point pour les courtes distances et des mains d’aveugle, je veux dire des mains qui voient.

Je vous choquerais en insistant. J’arrive à ce qui importe : l’aisance de cet homme. En face d’elle que devenait la mienne ? un charme de cabotin. Lui souriait, racontait, échangeait des souvenirs avec Massis. Moi, stupide, groggy, comme disent les boxeurs, je regardais derrière une vitre épaisse la chose blanche se mouvoir au fond du ciel.

Je suppose que votre femme et vos hôtes durent se rendre compte ; salon, livres, amis, rien n’existait plus.

C’est alors, Maritain, que vous m’avez poussé. Poussé dans le dos d’un coup de votre âme qui est un athlète, poussé la tête la première. Tous virent que je perdais pied. Or, aucun ne me porta secours, car ils savaient que là, me porter secours eût été me perdre. Ainsi appris-je l’esprit de cette famille que la Foi nous ajoute instantanément et qui n’est pas une des moindres grâces de Dieu.

Après le premier spasme de la chute à l’envers, les choses s’arrangent. Tomber du ciel fauche les tripes ; tomber au ciel empoigne le cœur.

La terre est une mère exigeante ; elle déteste qu’on s’éloigne. Elle essaie de nous reprendre coûte que coûte ; quelquefois elle n’hésite pas à reprendre un aviateur de force. Mais le ciel laisse libre de subir ou de ne pas subir son attraction. »

p. 34 à 37.

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A suivre, bien sûr...

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23 août 2006

"The 6th lamentation " par Soeur Aurélie

Chers amis,

AURELIE_5Je viens de recevoir un mail de Soeur Aurélie, la religieuse qui nous a offert sur ce blog une "partition personnelle" sur le lien entre le voeu de chasteté et l'amour. Elle est actuellement en Espagne pour une session intensive d'apprentissage de la langue. Voici ce qu'elle m'écrit :

"Je te conseille un livre que j'ai lu en espagnol mais qui doit exister en français : « La sixième lamentation » de William Brodrick. C'est l'histoire du jugement d'un ancien officier SS, 40 ans après la guerre. Il a réussi à s'échapper grâce à la collaboration d'un monastère. C'est un très bon roman et en le lisant je pensais que c'était vraiment ton style. Alors pour une fois c'est moi qui te conseille un livre !

A+

Sœur Aurélie."

The_6th_lamentationMalheureusement, après une rapide vérification, le roman n'existe qu'en espagnol et en anglais... Si cela dit tout de même à quelques uns !

N'hésitez pas, vous aussi, à me faire part de vos coups de coeur.

A bientôt,

signature_gm

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20 août 2006

Beau livre

Amor_causaFrançois Rousseau revisite les Béatitudes avec son regard de photographe-peintre. Il signe scènes et portraits, avec pour cadre une favela de Rio de Janeiro en 2005, des figurants qui sont tous de la rue, un Christ et des Apôtres d'aujourd'hui, un décor tantôt naturel, tantôt somptueux, qu'il ait un palais pour cadre ou une immense toile dans laquelle les personnages se drapent dans une chorégraphie qui évoque un suaire géant. D'une certaine manière, et avec une émotion infiniment grande, prenante, bouleversante, François Rousseau offre une relecture incroyablement innovante, et néanmoins imprégnée de mysticisme jusque dans les regards des personnages.

"Amor causa  - Les Béatitudes" de François Rousseau, aux éd. Fitway, 140 p., 32 €.

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